Libre renard


 J'ai toujours un pincement au coeur en distinguant sur le bas-côté de la route un animal écrasé. Hier soir, j'ai croisé un renard couché sur le flanc, sa fourrure mordorée se soulevant au passage des voitures.


7/5/15
     Il faisait encore jour, le canidé d'ordinaire farouche s'était risqué à une chasse dangereuse à cette heure. A moins tout simplement qu'il n'ait été d'humeur à une promenade sur les collines, enjoué par l'inhabituelle chaleur du soir.

      Oblique et caressante, cette lumière d'or qui enchante la campagne (frémissement sucré des prés où s'assoupissent les chevreuils) avait probablement aveuglé le conducteur qui, je souhaitais le croire, n'avait pu anticiper le choc fatal. Quoi qu'il en soit, une stupide carcasse de métal froid avait tracé brutalement son chemin et interrompu le cours normal des choses. Je veux dire: l'allure "sauvage" de ce monde. 
      Un beau renard était mort pour rien*. Il n'est pas mort sous les crocs d'un plus gros prédateur, ou victime malchanceuse d'une maladie. Il a été mis en pièces, sacrifié de façon absurde, pour le triomphe d'une voie bitumée et de notre emploi du temps dérisoire. Que sais-je? Pour un bête retour au foyer, après une morne journée de bureau.

      Foyer ou terrier. A peu près la même chose, si ce n'est que la brève existence du canidé fut sans doute plus riche, et certainement, glorieusement, plus intense, que celle du conducteur pressé. Nos joies cernées par le fer du collier.


      En attendant, les renardeaux vont mourir de faim au terrier s'ils n'étaient pas sevrés. Ils souffriront et mourront, faute de lait maternel, ou faute d'un père qui nourrira leur mère. S'ils sont moins jeunes, ils ne sont pas tirés d'affaire pour autant: la tâche de nourrissage s'avérera bien compliquée pour un seul parent. 
      Certes, ce genre de drames se joue chaque jour, sans que l'homme n'intervienne. Au fond de l'Alaska, un grizzly affamé écharpe une renarde et compromet sa descendance. En France, grand-ducs, loups ou ours survivants mettent à l'occasion goupil au menu. Dura lex, sed lex. La prédation naturelle n'est pas la déloyale tuerie de la route. Elle participe à sa façon, violente, de l'équilibre général, et même de la bonne santé des renards... Pas l'individu tué et mangé, certes, mais son espèce, tout entière. Loi sauvage...

      Je suis rentré chez moi, puis ressorti, sur la terrasse. Les hirondelles ont rayé le ciel, pressées de rentrer au bercail, puis les grillons et les crapauds invisibles ont salué le crépuscule. Le soir est absolument charmant, et cependant, quelque chose ne fonctionne pas ce soir. Un rideau de suie tombe sur les champs violacés. La magie ne prend pas. 

      Je me souviens d'un livre que j'aimais autant qu'il me révoltait, enfant. Les aventures de Skir le renard, ou quelque chose comme ça. Les illustrations à la gouache étaient vivantes et dramatiques. Ce n'était pas un conte ou une histoire enjolivée. C'était la nature telle qu'elle, et la banale cruauté de l'homme, racontées avec des mots simples: Skir grandissait dans la chaleur du terrier, en compagnie de ses frères et sœurs, aimé et protégé par sa mère. Il grandissait, devenait un beau renard, et la fratrie se dispersait. L'un des renards s'approchait trop près d'une ferme et finissait au collier, lamentablement entravé pour la fin de ses jours. Un autre mourait à coups de fusils, et Skir se prenait lui une patte dans un horrible piège à mâchoires. Il parvenait à se libérer, et l'histoire se terminait avec une vision de forêt profonde et envoûtante à la Gustave Doré. On apercevait parfois un renard à trois pattes. Skir savait désormais qu'il fallait fuir dès qu'on entendait l'homme ou ses chiens. Ah, je me trompe, la toute dernière image était celle d'un terrier, d'une renarde heureuse allaitant ses petits... 

      J'étais gamin et je comprenais que quelque chose ne tournait pas rond. Les méchants, la méchanceté dans cette histoire était plus terrible que celle des contes d'ogres et de sorcières, parce qu'elle était réelle, que n'importe quel jovial fermier ou paisible voisin était capable de cette cruauté abjecte, de cette injustice si flagrante, parce qu'il croyait juste et bon de vivre de cette façon. En flinguant des chiens sauvages cousins de ses propres chiens, en posant des instruments de torture digne d'un barbare médieval. Les adultes étaient stupides et insensés!

      J'avais eu la sensation qu'on essayait de me dire que le monde était ainsi mal foutu, mais qu'il fallait faire avec. Loin de collaborer ou de me résigner comme eux, je fus pourtant aussitôt persuadé que la bonne société, la société des gens simples et polis, la belle civilisation de l'homme supérieur à la nature rebelle, que ce tableau fonctionnel ma foi, je n'étais pas obligé de l'accepter et de m'y fondre. Nous n'étions pas obligés d'agir ainsi. Notre société n'est pas condamnée à l'arriération, ou plutôt, il n'existe pas de choix unique entre la tyrannie souriante de l'homme et la cohabitation illusoire, la survivance forcée de l'Eden. Il s'agit de ne plus envier et punir l'animal libre.

*Bien sûr, on ne meurt jamais pour quelque chose. La mort selon les lois sauvages n'est pas plus grandiose ou héroïque. Elle n'est pas moins douloureuse, triste, violente ou regrettable. Elle, cependant, est incontestable. ► La mort n'existe pas.  

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