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| Echelle des temps géologiques. Entre le tyrannosaure et le stégosaure, quelques 100 millions d'années... |
Entassée dans les livres, l'Histoire humaine impressionne par sa richesse, sa complexité et son étendue. Elle n'est pourtant qu'un récit parmi d'autres, distinguée par une majuscule comme l'Arbre unique d'un peuple de bédouins -en réalité, un simple acacia esseulé.
Géologues et paléontologues nous rappellent heureusement son insignifiance et l'étroitesse de notre perspective. L'humanité: seulement 7 000 générations, selon le Musée de l'Homme. Une paille.
Prenons de la hauteur: représentons-nous l'histoire d'un morceau de terre et ce qu'y signifie la gesticulation humaine. Vu de l'espace, l'arc des Antilles ressemble à une crête de dragon, dont la Dominique serait l'une des écailles émergées, nées du volcanisme. Une petite île montagneuse et recouverte de forêts, autrefois peuplée d'un bout à l'autre par les Amérindiens, disputée successivement par les colons français et anglais. Des batailles, des fondations de cités, des drapeaux plantés: voici, concentré sur un minuscule territoire, ce que l'on nomme Histoire et dont la plupart d'entre nous se rengorge. Des frontières, des routes, des sources et des points culminants: la Géographie.
Sur un film en accéléré de l'histoire de cette île, depuis son surgissement de l'océan jusqu'à aujourd'hui, l'affrontement des couronnes française et anglaises n'équivaudrait sans doute qu'à un crépitement subliminal, rendu invisible par l'importance, la puissance et la fausse lenteur des géants sur lesquels, microbes bariolés, nous nous agitons. Les stridulations de ferry-boats, le XXe siècle, passés sous silence, sans intérêt majeur. Et que dire des paysages consacrés par la signalétique, les cartes, les légendes même? Des mouches de l'an dernier, glorieux ancêtres des mouches actuelles. Les célèbres cascades, la baie de carte postale, décor pittoresques de toute éternité: figés par notre seul regard, celui d'un fin de batterie. En vérité, les montagnes s'élèvent d'un bond félin, et les grands lacs se vident comme des baignoires, la terre mugit et s'ouvre, les routes, ces balafres, disparaissent. Et les souvenirs du vieillard, toute la mémoire du peuple, toute la mythologie, l'intégralité du Panthéon: avalées d'un coup de langue, non par la Nuit mais par l'Océan permanent d'impermanence. Une splendeur!
Il faut peut-être l'exemple d'une toute jeune nation, d'un pays miniature, pour prendre la mesure dérisoire du jeu humain, souvent brutal et vociférant, parfois tendre et lumineux, mais en définitive, si bref.
Comment lui accorder sérieusement une quelconque importance?* L'Histoire n'est qu'un tout petit morceau du reste, dont on se fait une très vague idée en comparant la frise classique où se bousculent, de gauche à droite, Spartiates, Croisés et Conquistadors (ou bien la roue, la machine à vapeur et la fusée), avec la spirale sidérante des âges précédents, laquelle s'enfonce, s'enfonce, s'enfonce, récupérant derrière la frêle Antiquité la mince Préhistoire, puis des peuples et des Histoires entières de dinosaures, de trilobites, d'algues, de pierres fumantes, de millions d'années d'immobilité chtonienne et de vacarme inentendu. La métaphore fameuse du papier à cigarette sur l'Obélisque de la Concorde (la Vie sur Terre), ou celle de la dernière minute, sur une journée de 24h...
* Etudiant l'Histoire, il vaut sans doute mieux rechercher la phrase plutôt qu'apprendre la frise. Agaçante ritournelle que marquent chaque retour d'élections présidentielles, chaque retour de crise et chaque retour de guerre, d'armistice, d'espoirs, chaque cycle annulaire, chaque révolution qui monte et chaque génération qui redescend.

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