Une nouvelle définition de l'intelligence animale


Mother and cub, by Steve Winter 


J'estime que les définitions actuelles de l'intelligence animale sont pour l'essentiel datées et peu scientifiques, sans parler de leur navrante subjectivité. L'intelligence ne saurait se résumer à un catalogue d'aptitudes cognitives, ni même à un éventail de raffinements logiques ET sensibles. L'intelligence d'une espèce ou d'un individu, homme, singe ou araignée, c'est la qualité de sa réponse au milieu et aux accidents: c'est son efficacité, sa capacité à perdurer en tant que chose vivante. 


J'estime que les définitions actuelles de l'intelligence animale sont pour l'essentiel datées et peu scientifiques, sans parler de leur navrante subjectivité. L'heure semble pourtant à la reconnaissance de notre aveuglement, de nos erreurs les plus grossières. C'est un début! Pour aller plus loin, nous allons devoir déjouer aussi bien l'anthropomorphisme généreux des uns que l'anthropocentrisme insidieux des autres: une critique juste assortie d'une proposition philosophiquement faible redonnerait très vite un dangereux crédit au parti bénéficiant, lui, d'une position d'Autorité... Et là encore, il ne s'agit pas d'opposer vérité scientifique et militantisme écologiste , mais bel et bien de proposer la meilleure définition possible, soutenue par la Morale Sauvage.

Il n'y a pas d'animal "stupide". Je ne l'affirme pas par charité intellectuelle, ni par intérêt pour le concours du deuxième-meilleur-cerveau auquel on inscrit, généreusement, de plus en plus d'animaux.

Traçant une frontière nette et insurmontable entre le primate humaine et le "reste de la Création" (le cerveau au sommet de la pyramide), l'ancienne définition pêchait par anthropocentrisme. Une déformation peu scientifique, mais somme toute naturelle: toute espèce demeure prisonnière d'un égoïsme inconscient, celui qui contraint l'homme le plus honnête et courageux du monde, l'âme la plus altruiste, à sauver en priorité son fils des flammes plutôt que celui du voisin, ou à mettre en premier l'enfant plutôt que le chien dans la chaloupe. Se manifestant différemment, un égoïsme spécifique comparable contraint et conduit l'ours ou le rat, assurant à travers la survie de l'individu ou du groupe celle de l'espèce toute entière.

La première définition et sa balance truquée se retrouvent aujourd'hui critiquée et, croit-on, corrigée, par les éthologues et écologistes modernes, qui ne craignent plus d'observer chez un nombre croissant d'espèces les manifestations d'intelligence-humaine et de haute-sensibilité. Il n'y a aucune raison objective, en effet, pour ne plus déceler ou interpréter chez l'animal, des prouesses autrefois réservées exclusivement à l'Homme: résolution de problèmes (simples), apprentissage et transmission de caractères culturels, amitié, tendresse, compassion, entraide "gratuite", jeu improvisation etc. Et même: humour, deuil, ébauche de conscience! Les découvertes conduisent le scientifique à descendre l'homme de son piédestal autant que l'homme descendu lui autorisent les découvertes, dans la continuité de l'aube qu'apporta Darwin: l'Homme est un animal, l'Homme n'est pas un animal très particulier. La pensée, la conscience... Le propre de l'homme en prend un coup. On étudie et on découvre des choses formidables dernièrement chez les corbeaux, les perroquets, les chiens, mais aussi les cochons, les moutons ou encore les poules et même les écrevisses, les moisissures et les bactéries. Les geais ont une mémoire hallucinante. Les crocodiles peuvent être appelés par leur nom. etc.etc.
Néanmoins, il ne s'agit pas de ça. Ces observations sont déterminantes: elles nous poussent à reconsidérer le statut de l'animal et la spécificité de notre espèce. Mais il faut aller plus loin, être plus objectif, de manière à mieux apprécier la grandeur de chacune et mieux diriger notre propre barque. Élargir les inscriptions au concours dont nous sommes spécialistes n'est guère généreux. L'intelligence ne saurait se résumer à un catalogue d'aptitudes cognitives, ni même à un éventail de raffinements logiques ET sensibles. C'est mieux, mais ce n'est pas suffisant!

Non. Quand bien même nous ne saurions jamais révéler chez un cloporte la moindre lueur d'intelligence (je parle de connexions neuronales, de sensibilité nerveuse), cette créature comme n'importe quelle autre, grande ou petite,  proche ou éloignée, serait digne d'admiration, de respect pour son intelligence précieuse et aboutie. De deux choses l'unes: il faut cesser d'admirer stupidement l'intelligence comme nous le faisons, ou bien la redéfinir. Puisque nous ne pouvons nous empêcher d'être fascinés par notre propre langage, lorsqu'il s'exprime ailleurs avec plus ou moins de réussite, redéfinissons-la. Notre vieille intelligence y gagnera.

Extrait d'une interview à Nathalie Calmé, parue dans le recueil Habiter la terre en poète)

NC:
Pourquoi insistez-vous sur l’animal ?

MS:
Parce que s’intéresser à l’homme n’a aucun sens si on ne s’intéresse pas à l’animal ! Pour beaucoup de personnes, le souvenir le plus profondément ancré dans leur mémoire est lié à un animal. En ce qui me concerne, je garde le souvenir du dos d'un âne sur lequel on m’a mis lorsque j'avais deux ou trois ans. Pour d’autres, ce sera la fourrure d'un chat, ou le chien de la ferme.
Au-delà des signes qui témoignent encore aujourd’hui de cet attachement profond à l’animal, psychique et culturel (..les peluches, les contes et les dessins animés peuplés d’animaux parlant, les divinités et les métaphores animales..), je veux  montrer sa dignité fondamentale. Cette prise de conscience peut passer par l’observation de sa beauté étrangère –grâce au dessin notamment. Mais elle peut et doit aussi passer par une petite révolution, d’ampleur comparable, il faut bien le dire, à la reconnaissance historique de l’égalité entre les races ou entre l’homme et la femme : celle de l’intelligence animale, qui n’a rien à envier à la nôtre.
Soyons précis : je ne cherche pas à faire croire qu'un coquillage soit doué d'émotions (ou qu'un gorille puisse écrire une partition), mais à abolir la définition rétrograde et finalement peu scientifique de l’intelligence qui est actuellement la plus répandue. Elle n’est à mon sens qu'une célébration partiale non pas des capacités spécifiques de l'homme, mais de ses spécifiques développement cognitifs. L’intelligence doit en réalité se définir en termes de réponse efficace à la problématique darwinienne de perpétuation de l’espèce. En termes, donc, d'adaptation au milieu, d'occupation d'une niche, ou encore de survie et de bien-être de l'individu. Les aptitudes cérébrales de notre espèce ne sont qu’une réponse parmi d’autres !. Et la pyramide hiérarchisée de l’Evolution une image obsolète. 
L'intelligence admirable d'un requin ou d'un crocodile se manifestent certes dans leurs interactions sociales, leurs stratégie de chasse ou encore leur aptitude au jeu et à l'expérimentation, mais ce ne sont là que des exemples d'intelligence cognitive (le sous-domaine d'excellence humaine), et non des curseurs d'intelligence absolue. La capacité à éprouver et partager des émotions, tout comme la créativité individuelle ("l'innovation" face à la "coutume" de l'espèce), n'est pas moins biaisée. Bien qu'en la matière, réaliser enfin que d'innombrables animaux ressentent de la joie ou de la tristesse puisse constituer une voie salutaire vers l'appréhension de leur dignité. En réalité, "l'intelligence" de ces animaux s'affirme, s'apprécie, se définit bien mieux, dans la viabilité de leur vaisseau existentiel. Ici, un corps puissant et racé, merveilleusement profilé pour glisser à travers l'onde et chasser avec succès. Un appareil sensoriel d'une prodigieuse sophistication (ne jamais oublier la différence entre consulter un radar et ressentir ce radar). 
La perfection d'une ligne, la reproduction d'une lignée -depuis des millions d'années. 
Un modèle très largement antérieur aux Premiers Hommes et qui demeure inchangé parce qu'il est parvenu à la perfection: un chef-d'oeuvre unique. [il faut cesser de croire que le chimpanzé nous envie, ou que le cœlacanthe est "hors-course", le pauvre]
 Jouer aux échecs, construire une bombe ou écrire un poème ne sont pas les fruits divins ou le luxe d'un esprit "libéré" du carcan animal, extrait du milieu terrible, où l'animal tremble de peur et de froid en son terrier. Ce sont des exagérations de l'Evolution, comparables à la robe bigarrée d'un paradisier ou la célérité d'une blatte. Une simple affirmation d'intelligence humaine.

J’affirme donc que l'homme n'est pas doué d'une intelligence supérieure, qu'il n'est pas, fut-il Descartes ou Einstein, plus « intelligent » que son cousin le chimpanzé, ni même qu'un poisson ou qu'un porc de nos élevages. En revanche, l'homme a développé au gré de l'Evolution une forme d'intelligence cérébrale d'une remarquable plasticité, qui l’a en quelque sorte isolé du règne animal …mais devrait un jour lui permettre d’y retrouver une place.



Cette éthique sauvage met à mal le paradigme d’une domination nécessaire de l’homme sur l’animal. Ainsi, je ne me considère pas comme le propriétaire et « maître » de mon chat. Je dis « mon » chat comme je dirais « mon » ami, ce qu’il est d’ailleurs pour moi ! Un ami n’est-il pas un « autre » avec lequel je partage un sentiment de bien-être, un plaisir à être ensemble ? Je souris à mon chat, je suis détendu et je lui prodigue des caresses. Je dis: je suis heureux. Il ronronne, plisse les yeux. Il dit: je suis heureux aussi."


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