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| Eye of a sea turtle, par Raoul Caprez |
Folle diversité des mondes... Homme ou poisson, toute créature joue deux rôles: tout à la fois divinité d'un peuple de microbes et microbe adorateur d'un astre. Et chaque individu, crevette anonyme d'une galaxie de krill, baleine centenaire, joue le premier rôle d'un film exceptionnel.
Sous l'eau, le naturaliste appréhende parfois l'étourdissante mosaïque: celle d'une myriade d'univers imbriqués, coexistence harmonieuse de jeux et d'échelles innombrables, d'intrigues minuscules et de géantes manœuvres. Certes, le glorieux schéma se dévoile de façon plus accessible, au quotidien: en se penchant par exemple sur une banale ombelle de fenouil. Les simples fleurs du potager sont butinée d'un foisonnement de mouches étranges et de petites guêpes inconnues.Toutefois, la liberté de mouvement au sein de l'élément aquatique (ne plus être rivé au sol), et surtout le rapport d'échelles plus accentué de l'océan, peuplé de des plus massives ou étranges créatures, sa bizarrerie et sa coloration moins familière à nos sens, tendent à exalter cette simple réjouissante impression. La multiplicité, l'enchevêtrement et la coexistence des mondes y sont plus tangibles, à défaut d'être moins incroyables. Vous n'ignorez certainement pas que chaque homme, vous-mêmes, constituez un véritable écosystème ambulant: toute une armée de microbes et bactéries vivent et meurent sur et dans votre corps sacré, l'animent en toute humilité. L'envisager pleinement demeure ardu: n'être qu'un corps et son esprit nous étourdit déjà. Alors se percevoir, soi-même, comme un récif corallien, un super-organisme...
Les puissants requins-baleine croisent en compagnie d'une flottille de carangues et de rémoras. Les gigantesque baleines parcourent les mers constellées d'infimes crustacés (des balanes, comme celles de la photo). Les plus grosses créatures servent de véhicule, d'abri ou de restaurant aux êtres plus petits, et pourtant tout aussi compliqués, chamarrés et ambitieux. Eux-mêmes saisissent et croquent des animalcules d'une splendeur insoupçonnée, existences éphémères et subtiles. Quand le courant le permet, j'aime à stationner au-dessus d'une patate de corail, fixer mon attention sur un tout petit morceau: un quartier, voire un hameau, à l'échelle étourdissante de la mégapole du récif. Bien souvent, le modeste quartier se révèle une ville en soi, où évoluent en toute discrétion de délicates crevettes, de féroces crabes d'un centimètre en leurs grottes miniatures. Il y a des jungles dans la jungle, des tableaux dans le tableau, et aucune section, aucun système, ne semble moins important ou complexe que le reste, bien que le reste soit en mesure de l'anéantir, d'un seul coup -de palme ou de mâchoire. Les petits poissons de récif sont d'une beauté stupéfiante, au point qu'on s'interroge, de façon très humaine: à quoi bon ce raffinement et cette perfection, ce miracle d'espèces, si personne ne les remarque, si nul ne les honore? De tels bijoux étourdissent l'esthète et le biologiste, plus précieux et plus admirables que des chefs-d'oeuvre d'orfèvre (ils sont vivants, c'est-à-dire autonomes!).
Saisir cela et saisir qu'on n'en verra qu'une infime partie et qu'on ne pourra presque rien emporter, comme dans les cavernes aux trésors, et qu'en attendant, à cette même époque, nos contemporains admirent avachis un mauvais film de super-héros, de faux et mal fichus couchers de soleil en CGI...
► Une nouvelle définition de l'intelligence animale

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