L'Histoire illusoire

 Les maisons de retraite sont peuplées de vieux enfants. L'Humanité n'avance jamais vraiment. Elle est belle cependant, semblable à la dernière écume, à la lèvre mouvante et éphémère d'une gigantesque vague qui n'en finit pas de se dérouler. 


18/2/15
    
      Au détour d’un vers d’Octavio Paz (quelque chose provenant « de la poitrine des morts et du songe des vivants »), j’entrevois soudain la coexistence des deux peuples, et la prééminence du premier. Non pas dans le sens aussi grotesque que sinistre d’une irrésistible emprise des morts sur la destinée des êtres de chair. Simplement, l’Humanité à laquelle nous nous référons n’est jamais que la dernière écume, la lèvre mouvante et éphémère d’une gigantesque vague qui n’en finit pas de se dérouler. La communauté invisible nous surpasse non seulement en nombre, bien sûr, mais aussi en expérience, en génie, en « vitalité », puisqu’en-dehors de la notion fallacieuse de Progrès, la dernière génération d’Hommes ne fait jamais que redécouvrir les mystères et beautés de son passage…

      Pour ainsi dire, je ne suis, nous ne sommes, avec tous les nouveau-nés et les vieillards qui clignent en ce moment des yeux, en cette journée inédite, rien d’autre qu’une modeste et phénoménale classe de Cours Primaire, tandis que les morts qui nous précédent et nous entourent forment le reste d’un cursus postérieur mais infini. Les morts en savent plus : ils sont à l’Université et nous n’en somme qu’à l’apprentissage de la lecture. Et nous ne passerons pas d’autre classe. Nous n’apprendrons qu’à lire et un certain nombre d’autres petites choses insignifiantes et cruciales, comme la survie en société. Nourrissons et centenaires édentés se mêlent dans cette unique brève et longue classe. A quatre-vingts dix ou à cent dix ans, on en sait presque pas plus qu’à vingt ans : cette classe est formée d’éternels jeunes apprentis. [CF Vieux enfants du métro]


      De fait, les arrières-grands-parents qui remplissent avec application et un certain métier leurs cahiers de lettres rondes et propres, sont comme des redoublants : ils dominent leur classe par leur expérience, mais en savent moins que ceux de leur génération qui sont déjà passés dans la suivante. Voyez ces figures parcheminées et ces regards lointains : le masque sur leur visage lisse, où pétillent d’envie leurs yeux clairs. Ceux qu’ils ont côtoyés y sont déjà. Ils « savent » déjà. Regardez cette vieille honorable momie d’un siècle de déjeuners et de digestions. Ses frères, ses amis et ses fils sont morts depuis des années. Elle est remplie de tristesse et de lassitude. Elle souhaite mourir mais elle craint la mort, finalement. Elle s’attarde, et pourtant, elle n’est qu’une enfant ridée de rides peintes à l’eau.



      Ses proches qu’on plaint d’être « partis » plus tôt, trop tôt, savent depuis dix ou cinquante ans ce qu’elle ignore encore et redoute en dépit de la dignité qu’on lui prête pour son âge canonique.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire