Ce que je pense d'un livre paru récemment: une sorte de manuel humoristique de torture des animaux, expliquant dans le style Ikéa comment malmener des mouches ou d'innocents chatons.
L'intention est évidente. Le lecteur est censé goûter le décalage entre la naïveté des images et la brutalité des opérations, entre la politesse et le sérieux clinique de l'exposé et la boucherie grand-guignole qu'elle suppose. J'admets que le graphisme du bouquin est plutôt réussi, parodiant les tragi-comiques consignes de sécurité en avion ou à l'usine. Vous savez, ces personnages souriants et détendus avant le crash, ou ces pauvres figures-bâtons, victimes des plus improbables et douloureux accidents.
Je ne ris pas et je m'interroge. En effet,si
je m'échine à démontrer la haute dignité et l'intelligence admirable de
l'animal, je me garde toutefois de l'isoler sur un piédestal, de le sacraliser. Je ne
m'interdis pas l'humour "sur" les animaux et je ne vois pas pourquoi
on ne le pratiquerait pas! Quant à l'humour provocateur en général, au second degré, j'estime ne pas y être insensible, moi qui m’esclaffe devant les odieux Desproges, Borat et autres
Oss 117. De fait, n'ayant que peu de considération à l'endroit des communautarismes
religieux et des présomptions de supériorité raciale ou nationale, je suis
heureux de voir qu'on les moque intelligemment, sans détour, et ce faisant,
qu'on dénonce la dangereuse sottise de ceux qui y croient par la caricature outrancière.
C'est à mon sens la seule manière de railler honnêtement et surtout efficacement un sujet a priori "délicat". Ainsi, j'estime qu'on peut tout à fait se moquer de l'animal, d'un chat, d'une vache. Rire à gorge déployée de son apparence, de ses malheurs ou de ses supposés travers. Mais ce rire ne sera plein et sonore, exempt de toute gêne et inaccessible au reproche, qu'à partir du moment où l'humoriste et son audience considèrent leur cible non pas avec bienveillance, mais de la façon implicitement solidaire dont la société moderne, du moins ses lois, considère ceux qu'elle a longtemps exclus et dont elle s'est autrefois moquée de façon imbécile et méchante: les Noirs, les Arabes, ou les homosexuels par exemple. Ou encore les femmes, les nains, les clochards, les vieillards, les personnes obèses, handicapées, les Juifs ou les Musulmans. J'entends qu'en matière d'humour, il est permis de s'en prendre "violemment" à n'importe qui, et même de lui manquer publiquement de respect -du moment qu'on se porte au fond soi-même, avec l'ensemble de la société, solidaire de sa condition. Et dans le cas de ce petit manuel (qui recèle quelques idées
amusantes), il y a l'idée somme toute bienvenue d'accuser la mièvrerie ou l'immaturité des adorateurs de chatons sur internet , mais pour nous qui ne pâtissons,
je crois l'avoir démontré, d'aucune sensiblerie ni anthropomorphisme à l'endroit
de l'animal, tourner en ridicule les Bisounours et ceux qui
les collectionnent est une chose (salutaire), manifester son mépris des animaux
en est une autre. Je suis prêt à parier que l'auteur ne connait rien aux
animaux, et que s'il possède un chien ou un chat, il le traite au mieux avec cette aimable condescendance qu'expriment hélas de nombreux possesseurs d'animaux domestiques. Comment pourrait-il, sinon, reproduire des
maltraitances aussi lâches que courantes?
Que les Noirs, les homosexuels ou les
femmes soient moqués de façon plus ou moins heureuse ne me choque pas car le
combat dans la reconnaissance de leurs droits, la démonstration de leur égalité,
s'il est loin d'être gagné définitivement et partout, a du moins été largement
initié, de sorte qu'à l'échelle mondiale un consensus établit que ces groupes -ces « cibles »- intègrent la communauté générale: qu'ils font partie du peuple, qu'ils sont
avec nous le peuple.* Partant, on peut tout à fait caricaturer un Juif en
banquier cupide, ou se moquer des femmes battues …à la stricte condition de
"forcer le trait", c'est-à-dire de ne laisser aucune équivoque,
prouvant à l'auditoire qu'en réalité on aime, du moins qu'on respecte ses
sujets. Bien sûr, le second degré sera beaucoup moins explicite (et la blague réussie) si le manie un
raciste, un homophobe ou un misogyne notoires, dont on sait pertinemment qu'il
n'entend pas se moquer en filigrane de la bêtise du personnage qui, derrière
lui, manierait cette pensée abjecte. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on se moque, on
rit au détriment de, et pourtant on rit avec. Ce n'est pas encore le cas pour
les animaux. Disons pour la grande majorité des gens, en chaire ou au comptoir: inutile d'observer longtemps la façon dont on traite les
animaux dans l'industrie, les foyers ou les laboratoires, pour convenir de leur
caractère "étranger". Ils n'appartiennent pas à la communauté, c'est
d'ailleurs pourquoi on parvient à mieux les torturer. Je ne parle bien entendu
pas de "communauté" humaine. Je ne veux pas dire qu'il faut que les
animaux intègrent l'Humanité ou y accèdent (par quelle sorte de manipulation
moralisatrice?), pour mériter notre estime et notre attention, et donc qu'on
les moque équitablement. Je parle de La communauté, celle du vivant, la seule
qui ait moralement du sens.
Quand ce simple fait sera communément
admis, alors on pourra loyalement ricaner d'un pseudo-manuel de torture des mouches et
des chatons, aussi bien que d'un faux manuel de torture d'opposants politiques et de
jeunes enfants. Ce sera compliqué, mais possible et même efficace, en
substituant l'ironie et le grotesque d'une violence tordue, absurde, ou absurdement sanguinaire, à la
brutalité réelle, nue et néanmoins, traîtreusement, moralement indécise.
Quoi qu'il en soit, ce livre n'est tout bonnement pas terrible.
* A l'échelle plus restreinte de la France, on remarque que les blagues sur les Arabes rencontraient un franc succès dans les années 80 et jusque dans les années 90, où l'apparition des premiers comiques issus de la communauté maghrébine a progressivement témoigné de leur intégration et assimilation. Dès lors, il n'était plus permis de rire innocemment de l'accent arabe comme le faisaient fréquemment le génial Coluche ou les Inconnus, attendu que ces mêmes Arabes faisaient désormais partie du public: qu'ils n'étaient plus étrangers.Très logiquement, les humoristes juifs, noirs ou arabes français se moquent à leur tour de l'accent des Chinois. C'est bon enfant, on rit de bon cœur, tandis qu'on taxe de "beauf" ou de raciste l'accent "africain" de Michel Leeb, jadis un franc succès. En attendant que les humoristes chinois se révèlent avec l'infusion de cette nouvelle culture, et qu'ils imitent pour le plus grand bonheur des étrangers d'hier l'accent maladroit des nouveaux venus, du moins de ceux qui ne sont pas encore "entrés": les Roms par exemple!
Quoi qu'il en soit, ce livre n'est tout bonnement pas terrible.
* A l'échelle plus restreinte de la France, on remarque que les blagues sur les Arabes rencontraient un franc succès dans les années 80 et jusque dans les années 90, où l'apparition des premiers comiques issus de la communauté maghrébine a progressivement témoigné de leur intégration et assimilation. Dès lors, il n'était plus permis de rire innocemment de l'accent arabe comme le faisaient fréquemment le génial Coluche ou les Inconnus, attendu que ces mêmes Arabes faisaient désormais partie du public: qu'ils n'étaient plus étrangers.Très logiquement, les humoristes juifs, noirs ou arabes français se moquent à leur tour de l'accent des Chinois. C'est bon enfant, on rit de bon cœur, tandis qu'on taxe de "beauf" ou de raciste l'accent "africain" de Michel Leeb, jadis un franc succès. En attendant que les humoristes chinois se révèlent avec l'infusion de cette nouvelle culture, et qu'ils imitent pour le plus grand bonheur des étrangers d'hier l'accent maladroit des nouveaux venus, du moins de ceux qui ne sont pas encore "entrés": les Roms par exemple!
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